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Vengeance Post-mortem

David chassa le flot de ses pensées et prit son courage à deux mains. Il se leva résolument afin de s’attaquer au travail qui l’attendait. La fumée de sa cigarette s’étendait derrière lui, rappelant les volutes de train à vapeur d’antan, tandis qu’il remontait l’allée de gravier s’étendant tout le long du côté du terrain.

Dans sa tête se dressaient déjà les plans du futur aménagement de son terrain. Ici, il planterait des forsythia, ces magnifiques arbustes dont les fleurs le laissaient rêveur. Là, ce seraient quelques groseilliers ! Là encore, il installerait un banc, juste en dessous du bouleau. De la sorte, il pourrait s’adonner aux joies de la lecture en plein air dans un cadre enchanteur. Son esprit fourmillait de projets et, luxe suprême, il disposait du temps et de l’argent pour les mener à bien. Oui, décidément, la vie souriait à nouveau à David.

Pour l’heure, il allait bêcher cette parcelle de terrain dans laquelle il imaginait très bien un potager. Il se voyait déjà récolter dès l’année suivante le fruit de ses efforts : des tomates, des haricots, des salades et ,pourquoi pas, des fraises !

Il s’attela à la tâche et commença à remuer la terre. Il travailla de la sorte deux heures d’affilée, retournant motte sur motte, se redressant de temps à autre afin de soulager son dos et ses bras endoloris par cet exercice qu’il n’avait jamais pratiqué ! Il avait fait plus de la moitié de son travail lorsque sa bêche heurta quelque chose de dur enfoui dans le sol avec un bruit métallique.

Intrigué, il dégagea une partie de la terre avec ses mains jusqu’à apercevoir une plaque métallique à la couleur écaillée qu’il devinait bleue. Il délimita consciencieusement les contours du bout de son outil. C’était un coffre de petite taille !

Cela le surprit. Son oncle aurait-il enterré un trésor dans son jardin ? Cela lui paraissait peu probable. L’homme jouissait d’une fortune considérable alors pourquoi aurait-il dissimulé un quelconque magot au fond de son jardin ? Bien résolu à avoir le fin mot de l’affaire, il entreprit de déterrer le coffre. Il fut rapidement récompensé de ses efforts et extirpa des entrailles du sol l’objet convoité. Il fronça les sourcils en repérant le gros cadenas en interdisant l’accès. De colère, il asséna trois coups de bêche sur le fermoir qui, à sa grande surprise, céda. Le séjour prolongé dans la terre avait vraisemblablement amoindri la résistance du métal. Tout excité, il s’accroupit devant le coffre. Qu’allait-il y découvrir ? Son esprit se mit à galoper de pièces d’or en trésors de diamant. Il inspira un grand coup et ouvrit le couvercle d’un geste sec.

Il hurla, se redressa brusquement et perdit l’équilibre. Il resta sur le postérieur quelques secondes en essayant de faire refluer le flot de bile qui lui brûlait la gorge.

Il se remit finalement sur ses pieds et courut comme un dératé vers la maison. Il fallait qu’il appelle la police ! Il manqua de glisser à plusieurs reprises sur le carrelage du living – la faute à ses semelles encrottées et à sa panique – avant d’atteindre le téléphone. Il resta prostré dans le divan en attendant la venue des forces de l’ordre qui, selon les dires de l’opératrice, arrivait immédiatement. La tête entre les mains, dans le silence profond de la demeure, il essayait de chasser cette vision d’horreur de son esprit.

Une tête !

Humaine et partiellement décomposée !

Voilà le trésor que renfermait le coffre !

 

****

 

David referma la porte derrière le policier. Il ne comprenait rien à ce qui venait de se passer. Il avait répondu machinalement aux questions de l’officier. Oui, il avait eu des problèmes d’alcool. Non, il ne buvait plus. Non, il ne se droguait pas. Non, il n’avait pas non plus envie de faire une mauvaise farce. Non, il n’était pas sous médicaments. Il regarda démarrer le combi des forces de l’ordre et, à nouveau seul, tourna ses yeux vers le coffre métallique.

Il ne comptait plus l’ouvrir. L’agent s’en était chargé à son tour et la seconde vision de cette horreur avait suffi à lui prouver qu’il n’avait aucune raison de douter de ses sens. Même si le policier doutait de sa santé mentale. David ne comprenait pas comment, alors qu’il voyait une tête en putréfaction, le policier ne voyait, lui, qu’une tête de statue. Bien sûr, le représentant de la loi avait cru au canular et l’avait tancé vertement avant de se rendre compte que David croyait à ce qu’il disait. Il avait pris congé en lui disant de réfléchir à deux fois avant de le déranger et qu’il serait moins conciliant au prochain appel inutile. David l’avait entendu grommeler dans ses dents qu’il devrait peut-être consulter un spécialiste. Il ne s’en était pas vexé. Il savait qu’il aurait réagi exactement de la même manière à la place de l’homme.

David savait exactement ce qu’il allait faire. Il allait embarquer cette horreur dans le coffre de la voiture et aller l’enterrer dans les bois à quelques kilomètres de la maison. Et puis, il allait s’efforcer d’oublier. Même s’il ne savait pas ce qui ce passait et que cela l’effrayait franchement, il ne comptait pas quitter son palace. Il avait rêvé d’une telle situation toute sa vie et il n’allait pas fuir à nouveau. Il joignit le geste à la parole. Il attrapa son trousseau de clé et alla mettre la bêche et le coffre – en prenant bien soin de le toucher le moins possible – dans la voiture. Il n’avait pas à s’inquiéter d’un quelconque contrôle routier. Il y avait fort à parier que si inspection du véhicule il devait y avoir, les policiers ne verraient qu’une tête de statue à leur tour. David était le seul privilégié, s’il pouvait dire, à voir ce macabre spectacle.

Une demi-heure plus tard, il était au centre de la forêt, son sinistre trésor sous le bras. Il creusa assez profond dans un endroit accidenté et enterra le coffre. A cet endroit, il était presque certain que personne ne le trouverait jamais. L’endroit se trouvait assez loin des tracés de randonnées pédestres, ce qui était une raison de plus d’être rassuré.

Fourbu tant par les efforts physique que par l’épuisement moral, il rentra chez lui. Il prit une bonne douche chaude qui le délassa instantanément et se glissa devant la télévision. Il fallait qu’il oblige son cerveau à penser à autre chose. Après avoir passé en revues plusieurs chaînes, il déclara forfait. Pas évident de se vider l’esprit d’une telle horreur lorsque la télévision ne diffusait que des séries télévisées américaines mettant en vedette des profilers improbables résolvant des enquêtes aussi mystérieuses que morbides.

Il s’installa derrière sa planche à dessin et entreprit de terminer le travail de la veille. La nuit était déjà bien avancée lorsqu’il se glissa sous les draps afin de chercher l’apaisement du sommeil. Alors qu’il s’attendait presque à passer les heures suivantes à se retourner en quête de repos, il s’effondra comme une masse et s’endormit instantanément.

 

****

 

David se trouvait dans la maison. Mais, bien que la demeure soit semblable, tout le reste lui paraissait différent. Le parfum d’une autre personne flottait dans les pièces, le mobilier était vétuste, les pièces donnaient une écrasante impression d’abandon. David réalisa alors pleinement qu’il rêvait. C’était une sensation étrange, jamais éprouvée auparavant, mais qui s’imposait à lui avec une évidence déconcertante. Il se trouvait dans le salon lorsqu’un bruit à l’étage attira son attention. Un bruit sourd comme si quelque chose de massif tapait dans les murs. N’était-il pas seul ? Il décida d’aller voir de quoi il retournait. La prudence dont il faisait preuve face au danger dans la vie de tous les jours s’immisça jusque dans son univers onirique. Aussi, c’est à pas de loup qu’il gravit les marches menant à l’étage. Plus il progressait, plus le bruit s’amplifiait.

BOUM !

BOUM ! BOUM !

Les coups sourds se succédaient à intervalles réguliers, métronome diabolique, interdisant toute autre pensée. Cela provenait de la pièce située sur la droite au fond du couloir. Celle-là même où il avait installé son atelier de dessin.

Il redoubla de prudence en avançant. Il s’attendait à voir quelque chose de monstrueux surgir de l’embrasure et se lancer à sa poursuite. C’était ridicule mais les coups inlassablement répétés résonnaient en son esprit comme autant d’avertissements sonores. Il regarda discrètement dans la pièce. Quelqu’un se trouvait de dos, debout sur une chaise. Un homme de taille moyenne. Agé s’il en jugeait par la manière qu’il avait de se tenir. A sa main, un nœud coulant.

—    Je suis désolé… murmurait-il d’une voix sanglotante. C’est au-dessus de mes forces.

Il semblait s’adresser à quelque chose situé de l’autre côté du mur. De là même d’où provenaient les coups. David vit ensuite l’homme se passer la corde autour du coup et, d’un mouvement bref du pied, rejeter la chaise. Un geste d’une telle détermination que David en resta pantois. Il ne put esquisser le moindre mouvement. Il resta quelques secondes à regarder l’homme se balancer, macabre mobile de chair. Les statues étaient les seuls témoins silencieux de son départ. Les coups s’arrêtèrent alors de résonner. Le silence soudain, pesant, ramena David à la réalité aussi sûrement qu’une douche froide. Son regard glissa du pendu au mur désormais silencieux.

Jusqu’à ce qu’un hurlement inhumain ne résonne, faisant trembler les murs. Un cri auquel se joignit celui de David, glapissant de frayeur en prenant la fuite.

 

****

David se redressa brusquement sur son séant. Les couvertures étaient rejetées au bout du lit en pendaient jusqu’au sol. Son corps était recouvert de sueur et son cœur battait encore à tout rompre dans sa poitrine. Les vestiges de son cauchemar refusaient de s’effacer de sa mémoire. Un insidieux sentiment de malaise s’était glissé en lui. Il se força à se lever et à passer sous la douche afin de se revigorer. Mais cela n’ôta en rien son angoisse. Les images de son rêve restaient malgré tout figées telles des empreintes indélébiles.

Il décida alors d’en avoir le cœur net et se rendit dans l’atelier. Tout était comme il l’avait laissé la veille. Son regard glissa malgré lui vers la poutre traversant le plafond. Était-ce là que le vieil homme s’était suicidé ? Il avait la certitude, en son fors intérieur, que le vieillard n’était autre que son oncle. Était-ce juste un cauchemar ou alors ce rêve revêtait-il un caractère plus menaçant ? Une sorte d’avertissement ? Il se dirigea vers le mur du fond, celui-là même d’où résonnaient les coups puissants dans son rêve. Il ne vit rien d’anormal de prime abord mais, après une analyse approfondie faite du plat de la paume, il sentit une différence de niveau sur la surface. Il alla chercher une paire de ciseau et suivit les contours de la dénivellation. Il n’y avait aucun doute possible. Il se trouvait là une ouverture qui, selon toute vraisemblance, avait été condamnée.

Emplis d’une soudaine excitation, il se mit à gratter avec frénésie tout le tour. L’ouverture avait les dimensions d’une ancienne porte. On en avait plâtré l’accès afin de dissimuler ce que pouvait renfermer la cache. David, le cœur serré par l’angoisse, se demandait ce qu’il allait bien pouvoir y trouver. Il entreprit de dégager l’entrée, bien décidé à mettre à jour le secret de ces murs.

Une petite demie heure plus tard, il se tenait debout, pantelant de fatigue, des gravats et autres débris éparpillés autour de ses pieds. Une pièce sombre s’ouvrait à ses yeux. Il distingua une forme dans les ténèbres mais la lumière avoisinante ne suffisait pas à l’identifier. Il courut chercher une lampe torche et en braqua le faisceau sur la chose.

David poussa un petit cri de frayeur en distinguant une forme humaine qui fut aussitôt suivi d’un ricanement de soulagement. Une statue ! C’était juste une statue ! la peur lui avait fait entrevoir plein de possibilités toutes plus effrayantes les unes que les autres et il se sentait à présent ridicule. Mais son soulagement fut de courte durée lorsqu’il s’aperçut que la statue n’avait pas de tête. Et son rêve se rappela à sa mémoire.

Ces coups sourds ! Il ne s’agissait certainement pas d’une coïncidence, il en était certain. Et pour quelle raison son oncle aurait-il emmuré l’une de ses statues ? Décapitée qui plus est ! Il en déduisit que la tête dans le coffre qu’il avait trouvé du jardin devait lui appartenir. Mais pourquoi donc son oncle aurait-il pris la peine de faire tout cela ? Plus il réfléchissait, plus le mystère s’épaississait. Il balaya le reste de la petite pièce de sa lampe torche et s’immobilisa sur quelque chose. Il surmonta sa répulsion à s’approcher de la statue et s’avança. Il s’agissait d’un petit coffre métallique.

Son esprit hurlait de ne pas s’en approcher. De ne pas ouvrir cette boite ! De fuir cette maison !

Il s’ébroua.

—    C’est ridicule ! s’exclama-t-il à voix haute.

Il n’allait quand même pas céder à cette peur irrationnelle, cette frayeur digne de celles d’un petit enfant qui a peur du noir. Et fuir ? Pour aller où ? Il n’avait pas d’autre domicile, nulle part où aller. D’un geste vif, il empoigna le coffret et le ramena dans l’atelier, loin de l’entrée obscure de la cavité. Durant une fraction de seconde, lorsque l’angoisse fut à son paroxysme, il s’était presque attendu à voir la statue bouger et lui agripper le poignet.  Mais rien de cela n’arriva. Le fermoir glissa docilement, révélant le contenu.

David resta un peu surpris. Le coffret ne contenait rien d’autre que quelques vieux carnets de notes. Il en prit un au hasard et l’ouvrit. Les pages étaient entièrement recouvertes d’une écriture fine et serrée que David n’eut aucun mal à déchiffrer. Chaque page était surmontée d’une date, aussi entreprit-il de les classer par ordre chronologique avant des le emmener avec lui au rez-de-chaussée. Comme il n’avait rien de spécial de prévu pour la journée, il comptait bien commencer à les lire. Il espérait en apprendre de la sorte un peu plus sur cet oncle qu’il n’avait jamais connu et dont il profitait maintenant de la richesse.

Il s’installa dans le grand canapé près de la baie vitrée donnant sur le jardin et posa les carnets sur la table basse à proximité. Il ouvrit le premier carnet qui était daté du 12 juin 2011. Là où David s’attendait à voir une sorte de journal de bord quotidien du vieil homme se trouvait en fait, tracé en rouge, le mot « INVOCATION ». Assez surpris, il hésita avant d’entamer la lecture. Qu’était-ce donc ? Une histoire que son oncle avait voulu écrire ? Un roman inachevé peut-être ? Se disant que cela pouvait quand même être intéressant, il se mit à parcourir les lignes. Distraitement d’abord puis, au fur et à mesure de son avancée, plus concentré. Ce n’était absolument pas une histoire. C’était une méthode pour appeler une force obscure à son service. Son oncle était-il fou ?

 

Extrait de " Vengeance Post-mortem" issue du recueil de nouvelles SUTURES disponible sur la boutique de Lune Ecarlate Editions